De l’esclavage aux réparations

| 23.08.2019 By Ghyslain Vedeux & Louis-Georges Tin

A l’occasion du 23 août, Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, Ghyslain Vedeux, président du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires), et Louis-Georges Tin, ancien président du CRAN, et maintenant Premier Ministre de l’Etat de la Diaspora Africaine, partagent leurs réflexions et leurs actions sur la question de l’esclavage et des réparations.


La traite négrière est l’un des phénomènes qui ont le plus bouleversé l’humanité: ses conséquences démographiques, politiques, économiques, sociales, culturelles et environnementales ont laissé des traces profondes et durables dans le monde entier.

Dès la fin du XVIIIe siècle, et tout au long du XIXe siècle, la question des réparations pour les victimes de l’esclavage a été posée, par les esclaves, bien sûr, mais pas seulement. Par des philosophes, des mécènes, des philanthropes, des hommes et des femmes du peuple. Au XXe siècle, de nombreuses personnalités ont également pris position en faveur de cette cause: Martin Luther King, Malcolm X, Aimé Césaire, Frantz Fanon, Desmond Tutu, l’archevêque sud-africain prix Nobel de la paix, Wole Soyinka, l’écrivain nigérian prix Nobel de littérature, et bien d’autres encore. En 2001, lors de la 3e conférence des Nations Unies contre le racisme, la xénophobie et l’intolérance qui y est liée, ce sujet a été un enjeu important. De nombreux Etats ont estimé que les réparations constituaient une revendication légitime, et la traite négrière et l’esclavage ont été reconnus par la communauté internationale en tant que crimes contre l’humanité.

Pour l’instant, les principaux bénéficiaires des réparations liées à l’esclavage ont été... les esclavagistes! Après les abolitions du XIXe siècle, des lois ont été votées au Royaume-Uni, en France, aux Pays-Bas, en Suède, pour attribuer des indemnités aux « pauvres » propriétaires, dépossédés de leurs biens, c’est-à-dire les esclaves. Le cas d’Haïti est encore plus stupéfiant: les « réparations » payées aux esclavagistes l’ont été par les anciens esclaves eux-mêmes. Pour éviter de retomber sous le joug de l’esclavage, le couteau sous la gorge, le gouvernement haïtien a dû accepter de payer à la France l’équivalent de 21 milliards de dollars, de 1825 à 1946.

Il n’y a pas de paix sans justice, et pas de justice sans réparation. On peut débattre des modalités de la réparation; on ne peut pas remettre en cause le principe.

La réparation constitue un enjeu aussi vieux que l’esclavage lui-même. En effet, les Africains capturés, déportés et réduits en esclavage dans les colonies d’Amérique ne voulaient pas seulement la liberté. La plupart demandaient également qu’on les ramène dans leur pays d’origine, ou à tout le moins qu’on leur donne un lopin de terre, un pécule ou une pension - bref, ils voulaient des réparations. En ce sens, ils se battaient à la fois pour la liberté ET la justice. Car le terme réparation est synonyme de justice. Il n’y a pas de paix sans justice, et pas de justice sans réparation. On peut débattre des modalités de la réparation; on ne peut pas remettre en cause le principe. S’opposer aux réparations, ce serait objectivement défendre les intérêts des esclavagistes et de leurs descendants. Les Etats, les banques, les entreprises d’aujourd’hui ne sont pas coupables, mais ils sont bénéficiaires de tous ces crimes. Et ces ressources accumulées dans le sang, ce sont des biens très mal acquis. Est venu le temps de la réparation.

En France, c’est déjà le cas. Le CRAN a lancé depuis 2012 une vaste campagne en ce sens: livres, brochures, tribunes, vidéos, expositions, entretiens, formations, chansons, pétitions, manifestations, conférences, lobbying, procédures judiciaires contre l’Etat, les banques, l’armée, etc. Cela ne fut pas en vain. En 2017, le CRAN a obtenu trois réparations:
- la mise en place d’une Fondation pour la mémoire de l’esclavage, réparation obtenue de François Hollande, l’ancien président;
- le vote en faveur d’un musée de l’esclavage à Paris, en guise de réparation, mesure obtenue de Mme Hidalgo, la maire de Paris;
- la restitution des trésors pillés pendant la Colonisation, mesure obtenue d’Emmanuel Macron, actuel président de la République française.

Pour autant, le CRAN continue son action:
- En mai 2018 le CRAN attaque l’Etat Français en justice concernant l’article 5 de ce décret de l’abolition de l’esclavage de 1948 qui prévoyait des indemnisations aux anciens colons. En effet, les esclavagistes qui ont été indemnisés par l’Etat, étaient devenus plus riches après la période de l’esclavage que pendant et cela au détriment des victimes de l’esclavages qui, elles, ne furent pas indemnisées.

- En mai 2019 le CRAN attaque l’Etat Français concernant la rente de la honte imposée à Haïti.

Bien d’autres mesures restent donc encore à obtenir, comme l’annulation de la dette des anciennes colonies, la restitution de la rançon imposée à Haïti, la réforme agraire pour les petits paysans dans les territoires d’Outre-mer, la réforme des programmes scolaires, la mise en place d’un fonds pour les films sur l’esclavage et la colonisation, etc. Quoi qu’il en soit, nous devons le dire: commémorer, c’est bien; réparer, c’est mieux. Nous sommes entrés dans l’âge de la réparation. Il n’y aura pas de retour en arrière.

Ghyslain Vedeux est Président du Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN) en France et Louis-Georges Tin est Premier Ministre de l’Etat de la Diaspora Africaine.

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